L’incendie du transatlantique Normandie (1942)

2. Le drame

Le grand salon des premières classes du transatlantique Normandie

Le grand salon des premières classes du transatlantique Normandie. Photo Hamon

Le 9 février 1942, dans le Grand salon, des ouvriers sont occupés à retirer les structures qui soutiennent des luminaires en cristal crées par Auguste Adolphe Labouret, maître-verrier et mosaïste français. Un soudeur américain, Clément Derrick, est chargé de dessouder ces colonnes. Au même moment une autre équipe pose du linoléum dans le salon. 12000 gilets de sauvetage1 en kapok sont stockés en vrac dans le salon et sont déplacés au fur et à mesure de l’avancement des travaux de pose du revêtement. Le Kapok est une fibre végétale très légère utilisée pour le rembourrage. Elle est imputrescible et imperméable mais très inflammable ! Les gilets sont emballés mais sans réelle protection. Il n’y a à proximité ni lance à incendie, ni extincteurs. Deux seaux d’eau seulement ont été apportés pour prévenir un départ de feu.

En début d’après midi, vers 14h35, alors que Clément Derrick termine de dessouder la quatrième et dernière colonne, une gerbe d’étincelles et des fragments de métal incandescents atteignent les gilets de sauvetage qui s’enflamment. Un ouvrier protégeait pourtant les gilets à l’aide d’un bouclier métallique (retiré trop vite ?). La réaction des ouvriers est rapide mais confuse. Dans la précipitation les seaux d’eau sont renversés, les tentatives d’écarter les gilets touchés de ceux qui ne brulent pas encore propagent un peu plus le feu qui d’emblée est intense et commence à dégager d’épaisses fumées. On rapproche des lances à incendie mais le collecteur incendie n’est pas sous pression.

La National Fire Protection Association (NFPA) américaine qualifiera plus tard ces tentatives d’extinction de « farce digne d’un film Hollywoodien »2 !

Un quart d’heure après le début du sinistre on se décide enfin à prévenir les secours. Un ouvrier alerte depuis le pont un coast guard en faction sur le quai (l’alarme incendie est inopérante à bord du navire).

Les pompiers de New York reçoivent le premier appel à 14h49 et se présentent trois minutes plus tard.

Le transatlantique Normandie en proie à un incendie accidentel en février 1942 dans le Port de New York

Le transatlantique Normandie en proie à un incendie accidentel en février 1942 dans le Port de New York. Photo: US National Archives

Le transatlantique Normandie en proie à un incendie accidentel en février 1942 dans le Port de New York

Le transatlantique Normandie en proie à un incendie accidentel en février 1942 dans le Port de New York. Photo: US National Archives

Ils dressent rapidement des échelles à l’étrave du navire vers le pont depuis le quai qui sont empruntées par de nombreux ouvriers et membres d’équipage pour quitter le navire. Les pompiers ne peuvent donc pas encore embarquer pour mettre en œuvre les moyens du bord de lutte contre l’incendie.

Le feu se propage vers l’arrière du navire où se trouvent le fumoir et le grill panoramique. Dans le Grand salon, les baies vitrées éclatent. Le pont promenade, où sont stockées plus de 200 couchettes en toile3, est atteint. Un fort vent d’ouest attise les flammes. Du fait de cette propagation et du risque d’extension de l’incendie aux installations portuaires et autres navires à quai, les pompiers décident une attaque massive.

Le bateau-pompe John H. Harvey, activé dès le premier appel, se présente et actionne ses canons à eau. Il est environ 15 heures. Il est rejoint par le bateau-pompe Fire Fighter, mis en service peu de temps auparavant (aout 1938). Quatre autres bateaux-pompes les rejoignent ainsi que des remorqueurs équipés pour la lutte contre les incendies.

Des trombes d’eau sont déversées sur les ponts supérieurs mais le feu progresse toujours, il atteint la timonerie et les cheminées laissent échapper des flammes. Le navire commence à prendre de la gite vers 17 heures du fait de la stagnation des volumes d’eau à bâbord. Au final près de 10 000 tonnes d’eau sont déversées4!

Vladimir Yourkevitch, qui a participé à la conception du navire (il a dessiné sa coque résolument novatrice avec son bulbe d’étrave ) et qui vit aux Etats-Unis depuis 1937, se présente pour conseiller à la direction des secours des manœuvres permettant d’éviter le basculement du navire mais il se voit refuser l’accès sur les lieux du sinistre5.

Hervé Le Huédé, le commandant du navire, est plus chanceux et  recommande des ouvertures pour évacuer l’eau déversée dans le navire dont une grande partie est encore en partie haute et ruisselle lentement vers les parties basses. L’opération semble stabiliser le navire.

Vers 20 heures l’incendie semble maitrisé et on peut embarquer à bord pour évaluer les dégâts.

Avec la nouvelle marée montante, vers 22 heures, le navire reprend de la gîte. Le lendemain vers 2h15 du matin la gîte est telle – près de 40° ! – qu’il faut abandonner la navire. Tout ce qui n’est pas arrimé à bord dégringole d’un bord à l’autre.

A 2h37 le géant chavire et se couche inexorablement  sur son flanc bâbord. La gîte est alors de 80°.

Notes
  1. Ce nombre élevé de gilets de sauvetage s’explique par le fait qu’ils étaient destinés aux militaires censés embarquer sur le navire transformé en transport de troupes.
  2. Fireboats, Paul Ditzel, Fire Buff House, 1989.
  3. Ces couchettes en toile étaient, elles aussi, destinées aux soldats qu’il était prévu d’embarquer sur le navire transformé.
  4. Ce qui a fait l’objet d’une controverse entre les français et nos amis anglo-saxons : les français auraient donné l’alerte trop tardivement et l’attaque de l’incendie par les pompiers de New York auraient été trop massive sans mettre en œuvre des mesures de protection… La Guerre a donné malheureusement d’autres sujets de préoccupation.
  5. Yourkevitch ne pardonnera jamais aux autorités américaines la réquisition et la mort du Normandie du fait de leur négligence pendant les travaux de transformation. Il préféra léguer ses archives à l’URSS plutôt qu’à l’Université américaine de Columbia qui en avait pourtant fait la demande.